Toutes les actus

Les grandes enquêtes sociales internationales

Les dernières décennies ont vu se développer de nombreuses enquêtes sociales internationales. La construction d’un espace de recherche européen a permis la naissance et l’extension de plusieurs d’entre elles. A l’échelle internationale, les ERIC offrent aujourd’hui un cadre institutionnel permettant à la fois de les consolider sur le plan méthodologique et d’en sécuriser le financement. Au niveau national, des dispositifs comme les PUD assurent la diffusion et la valorisation des très riches connaissances comparatives qui sont produites avec ces enquêtes. PROGEDO actu donne la parole à Frédéric Gonthier, maître de conférences HDR de science politique (Sciences Po Grenoble, PACTE).

En quelques mots, comment définiriez-vous les grandes enquêtes sociales internationales ?

Elles consistent à administrer un même questionnaire, le plus souvent sur des sujets de société, à des échantillons nationaux représentatifs d’individus à plusieurs reprises et dans plusieurs pays. On peut donc définir les grandes enquêtes sociales internationales par le fait qu’elles sont longitudinales et comparatives dans l’espace et dans le temps.

Y a t-il eu des disciplines particulièrement motrices dans la mise en place de ce genre d’enquêtes ?

Il existe en sciences sociales une longue tradition de recherche comparative entre pays. D’abord pratiquée par les démographes, les historiens ou les économistes au niveau macrosociologique, la comparaison internationale s’est développée plus tard en sociologie et en science politique. L’enquête How Nations See Each Other, réalisée en 1948 pour l’UNESCO par W. Buchanan et H. Cantril, est souvent considérée comme fondatrice. Parallèlement, plusieurs pays ont de longue date développé une pratique d’enquêtes nationales par sondage répétés dans le temps. C’est par exemple le cas de l’American National Election Survey (ANES), lancée en 1948 par l’Université du Michigan.

Vous mettez en relief deux traditions de recherche bien distinctes, dans le temps OU dans l’espace ; à partir de quand a-t-on vu naître les enquêtes internationales telles que vous les définissiez précédemment ?

La particularité des grandes enquêtes sociales internationales est précisément de conjuguer ces deux traditions de comparaison qui ont longtemps été séparées. Comme souvent dans l’histoire des sciences, les premiers pas semblent après-coup scientifiquement approximatifs et politiquement audacieux. Dans le contexte de la Guerre Froide, les pouvoirs publics américains sont ainsi les premiers à commanditer, via la U.S. Information Agency, des sondages internationaux avec des questions répliquées dans le temps mais rendues publiques après deux ans d’embargo.

Et ensuite ?

Il faut attendre les années 1970 et 1980 pour qu’émergent plusieurs projets de collecte à large échelle de données représentatives des comportements et des attitudes. La première enquête sociale internationale à voir le jour est l’Eurobaromètre (EB), au printemps 1974 à l’initiative du Français Jacques-René Rabier. Dès le départ, l’Eurobaromètre comporte des questions dites « trend » qui renvoient à un double objectif : connaître l’évolution de l’opinion publique pour orienter l’action politique de la Commission européenne, et contribuer à révéler les citoyens européens les uns aux autres.
Ce sont ensuite les European Election Studies (EES) qui se mettent en place en 1979 pour comprendre les comportements électoraux en relation avec les perceptions de l’Union européenne. En 1981, l’European Values Study (EVS) est lancée dans neuf pays européens. Elle donnera naissance à la World Values Survey (WVS) en 1984. Les deux enquêtes se distingueront alors par un questionnaire, un périmètre géographique et une périodicité différentes. Aujourd’hui, les deux enquêtes se sont rapprochées à nouveau. Elles ont élaboré un questionnaire largement commun pour leur prochaine vague, prévue en 2017. Elles offrent ainsi des perspectives de comparaison internationale sans équivalent, sur des thèmes aussi variés que la sociabilité, la morale, la famille, la politique, l’économie, la religion, ou les formes de sociabilité.

Quid de l’International Social Survey Programme que vous coordonnez depuis Grenoble ?

L’ISSP inaugure au milieu des années 1980 la formule d’une enquête annuelle sur un thème différent et répliqué de façon régulière (environ tous les dix ans). Elle couvre actuellement une cinquantaine de pays. Alors que l’EVS et la WVS sont pluri-thématiques, chaque module ISSP permet d’approfondir un domaine spécifique. Le questionnaire a pour particularité d’inclure un nombre important de variables sociodémographiques (background variables) explicatives.
En France, le terrain de l’enquête est piloté par le laboratoire Pacte, en partenariat étroit avec le Centre Maurice Halbwachs et la Fondation Nationale des Sciences Politiques. Le soutien de PROGEDO nous a permis de pérenniser un mode de recueil combinant envoi postal et sensibilisation téléphonique, qui donne de très bons résultats.

Comment ont évolué ces programmes d’enquête dans les années qui ont suivi ?

D’autres programmes d’enquêtes internationales ont été initiés au cours des années 1990 et 2000. Certains se sont concentrés sur des domaines bien précis, à la manière de l’International Social Justice Project (ISJP) ou du Comparative Study of Electoral Systems (CSES). Plus récente, la European Social Survey (ESS) renvoie à une logique différente. L’une de ses spécificités est de répondre à des standards méthodologiques élevés, dans la production des questionnaires, des données et dans l’accompagnement à leur exploitation. Répétée tous les deux ans depuis 2002-2003, l’ESS mesure les attitudes des citoyens d’une trentaine de pays sur les grands problèmes politiques et sociaux qui travaillent l’Europe. Le questionnaire est composé de différents volets, avec des questions permanentes (core) et des questions reprises périodiquement (rotating module).
En fait, les grandes enquêtes européennes se rapprochent progressivement de leurs homologues anglo-américaines, comme le British Social Attitudes Survey (BSA) en Grande-Bretagne ou le General Social Survey (GSS) aux Etats-Unis. Aujourd’hui, le modèle de l’enquête sociale repose sur un « coeur » de questions fixes pour suivre de façon fine les dynamiques de l’opinion, et des questions complémentaires reconduites moins fréquemment, mais permettant d’approfondir certaines thématiques

Concrètement, quels sont les apports de ces enquêtes pour la recherche ? Soulèvent-elles de nouveaux enjeux pour la communauté scientifique ?

Les chercheurs et les décideurs politiques ont désormais à leur disposition de très riches informations sur l’évolution des opinions. Les grandes enquêtes rendent possibles d’importants progrès, en systématisant la confrontation entre théorie et empirie en sciences sociales . Le « marché intellectuel » de la comparaison s’est donc inversé. Hier, nous avions beaucoup de théories et peu de données. Aujourd’hui, on a beaucoup de données, accessibles à tous, mais souvent sous-exploitées par les institutions universitaires qui les produisent. Rapprocher producteurs et consommateurs de données reste ainsi l’un des enjeux centraux, dans lequel des acteurs comme PROGEDO ont un rôle clef à jouer.
La montée en qualité et l’innovation méthodologiques sont deux autres enjeux, auxquels les collectifs internationaux de chercheurs sont très attentifs. L’engouement pour les big data met d’ailleurs en relief toute la plus-value intellectuelle des « petits » jeux de données structurés et bien qualifiés. Leur croisement avec des données issues du web et des réseaux sociaux, des institutions et des politiques publiques, des séquences électorales et de l’état de l’économie… ouvre de nouvelles perspectives résolument pluridisciplinaires. Les grandes enquêtes pourraient donc être motrices dans la logique de smart data qui reste encore à inventer en sciences sociales.
Elles sont néanmoins confrontées à plusieurs écueils. La qualité des études comparatives dépend de la qualité des processus de collecte, mais aussi de leur continuité. Or, la répétition d’une enquête et la participation d’un pays ne sont jamais acquises. D’autre part, si les grandes enquêtes ont rendu les comparaisons internationales plus attractives, leur existence récente et leur caractère assez espacé dans le temps limitent parfois les possibilités d’analyse. Enfin, le caractère controversé des données d’opinion, parfois disqualifiées car considérées comme trop « subjectives », peut constituer un frein à leur usage et à la diffusion des résultats. C’est un autre défi que les PUD nous aident aujourd’hui à relever.

Et aussi...

PROGEDO actu est la lettre d’information de l'infrastructure PROGEDO. Ce support bimensuel vise à informer les équipes et les partenaires institutionnels de l'actualité de la...

Newsletter

Depuis les années 1970, le développement des enquêtes dédiées aux valeurs s'est inscrit dans les dynamiques de coopérations internationales. Les matériaux issus de ces outils...

Opinions et attitudes

La TGIR est une vaste toile où les compétences et les forces des organisations existantes sont destinées à coopérer et concourir pour accomplir une mission d'intérêt...

Equipes

Événements

Du 22 juin 2017 au 23 juin 2017

PROGEDO : PROduction et GEstion de DOnnées en sciences sociales à l’Université des Antilles

PROGEDO sera présent à l'Université des Antilles en Martinique le jeudi 22 et le vendredi 23 juin 2017 pour une présentation de la structure ainsi qu'un atelier pratique.

Opportunités

Du 1 mars 2018 au 31 mars 2018

CartONG recrute 8 profils différents

CartONG recrute 8 profils différents Chambéry CartONG est une ONG française créée en 2006 par des cartographes souhaitant...